Portrait du libraire en animal blessé

Par Didier Maïsto
Posté le 08/06/2011  à 18:22 |  lu 5748 fois |  Réagissez|
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Sa librairie est un joyeux bric-à-brac de cinquante mètres carrés, parsemée de jouets métalliques, de sculptures en papier mâché, de suspensions colorées, d’une myriade d’objets disparates et poétiques qu’il a (dés)ordonnés selon sa carte du tendre au fil des années. De quelques photos aussi : portraits d’écrivains aimés et amis, Le Clézio, Handke, Gavalda, Giraudeau, qui habitait tout près et se livrait avec bonheur au jeu des signatures. Souvenirs… Femmes se pressant, souriantes et soudainement légères sous le soleil parisien. Les livres guérissent de tout, ou presque.

Delhomme Giraudeau ()

Fondée par Emmanuel Delhomme le 10 mai 1981, Livre Sterling a hissé depuis quelques jours sa grand-voile, dans ce quartier dit "du triangle d’or" à quelques dizaines de mètres du Rond-Point des Champs-Élysées (1). On peut y lire, comme un slogan politique : "Libraire en colère". Une voile qui claque aux quatre vents. Les cadres pressés, smartphone vissé à l’oreille, connectés au monde global, lèvent enfin les yeux. Certains consentent même une brève escale. Emmanuel Delhomme a compté : "En une heure, mille personnes passent devant ma boutique. Vingt s’arrêtent devant l’étalage. Trois achètent un livre". Dur métier. Virgin est à deux pas. La Fnac aussi. Qui ne désemplissent pas. Abercrombie & Fitch vient d’ouvrir à quelques encablures, des files d’attente de 300 mètres pour acheter le dernier tee-shirt au logo aussi rare que cher, dans une ambiance de discothèque. "C’est vrai qu’un petit libraire coincé entre un boulanger et un traiteur presque chinois, ça a des allures de dessin de Sempé", écrit-il dans son ouvrage au titre éponyme, Un libraire en colère (2).

Humain, trop humain

"Il faut aller vite, de plus en plus vite, jouer simultanément sur plusieurs consoles, cliquer, zapper, se gratter, s’énerver, bref une vie très active où l’objet livre ne sert même plus à caler une table bancale", poursuit-il de sa voix de ténor. Le ton se fait plus intime lorsqu’il rend un hommage appuyé aux femmes, constituant 80% de sa clientèle. "Ça sonnerait drôlement bien, Au bonheur des Dames. Si elles étaient au pouvoir, elles ne dépenseraient pas 18 000 euros de cigares pour se faire plaisir, peut-être plusieurs milliers pour étoffer leur bibliothèque… ".

Lectrice ()

Emmanuel Delhomme fut l’un des premiers en France à coller des petits commentaires sur la couverture des bouquins qu’il a tant aimés. Du style : "Je joue ma réputation de libraire sur ce livre". Les chaussures italiennes de Henning Mankel ou Chaos calme de Sandro Veronesi eurent récemment droit à ce traitement de faveur. Inutile de rechercher l’exhaustivité. L’homme carbure au coup de foudre et à la passion. "Certains de mes clients passent alors la porte, uniquement pour me signifier leur plaisir, un mot, un sourire, ils ont été touchés, se sont reconnus dans l’histoire, cette lecture restera un grand moment, ils attendent la suite". Enfin une raison d’espérer, de passer du statut de "gardien de musée" à celui de guide. "Me dire aussi que les livres nous sauveront de notre médiocrité, nous aideront à passer ce cap. Ne pas se décourager, se redresser, avancer ".

Emmanuel Delhomme n’est certes pas du genre à baisser les bras. Son regard franc et direct vous réchauffe l’âme et vous donne des envies de combat. Si, comme le personnage du père dans le roman La Route de Mac Carthy, il assure pousser son "chariot rempli d’ouvrages défraîchis dans un paysage de fin du monde" et ne se fait guère d’illusions –"un jour ou l’autre je serai remplacé par un marchand de sandwiches plus ou moins sophistiqués"- le bougre crèvera debout, beau, massif et plein de panache. À moins que, comme dans une chanson d’Eiffel, le peuple, lassé des écrans plats et des coins carrés, se remette à rêver et investisse à nouveau les librairies, celles avec de vrais humains dedans. À tout moment la rue peut aussi dire non. Non ?

 

Un libraire en colère ()

(1)  Livre Sterling, 49 bis avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris.

(2)  L’Éditeur, 98 pages, 11 euros.

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